Les banquiers privés suisses : les cinq maisons et ce que signifie la responsabilité illimitée

Cinq maisons suisses portent encore le titre de banquier privé. Leur particularité n'est ni la taille, ni la clientèle, ni le rendement : c'est une forme juridique dans laquelle un ou plusieurs associés répondent des dettes de la banque sur leur fortune personnelle. Cette page explique ce que cet engagement couvre réellement, ce qu'il ne couvre pas, et quels chiffres ces établissements publient alors que la loi ne les y oblige pas.

Les cinq maisons au 9 septembre 2026 : Baumann & Cie, Bordier & Cie, E. Gutzwiller & Cie, Rahn+Bodmer Co. et Reichmuth & Co. Toutes figurent sur la liste FINMA des banques autorisées et toutes sont affiliées à la garantie des dépôts esisuisse.

Ce que dit la loi et ce que dit la marque

L'art. 1 al. 1 de la loi sur les banques régit « les banques, les banquiers privés (raisons individuelles, sociétés en nom collectif et sociétés en commandite) et les caisses d'épargne ». Le terme figure donc dans une loi fédérale, mais il y désigne une forme d'organisation, pas un label de qualité et pas un niveau de service.

L'Association des Banquiers Privés Suisses, fondée en 1934, a déposé « Banquiers Privés » comme marque en 1997 pour empêcher que l'appellation soit reprise par des établissements qui n'en remplissent pas les conditions. Sa définition ajoute la société en commandite par actions aux trois formes énumérées par la loi sur les banques. La Banque nationale suisse retient le même périmètre élargi pour sa catégorie statistique 8.00. L'écart entre le texte légal et l'usage professionnel n'a pas d'effet pratique sur la responsabilité : selon l'art. 764 al. 1 CO, les associés indéfiniment responsables d'une société en commandite par actions répondent des dettes sociales « au même titre qu'un associé en nom collectif ».

Raisons sociales, sièges et catégories repris de la liste FINMA des banques et maisons de titres autorisées, version du 9 septembre 2026.
MaisonRaison sociale sur la liste FINMASiègeForme indiquée par la raison socialeCatégorie FINMA
Baumann & CieBaumann & Cie KmGBâleSociété en commandite5
Bordier & CieBordier & Cie SCmAGenèveSociété en commandite par actions4
E. Gutzwiller & CieE. Gutzwiller & Cie. BanquiersBâleSociété en commandite5
Rahn+Bodmer Co.Rahn+Bodmer Co.ZurichSociété en commandite4
Reichmuth & Co.Reichmuth & Co.LucerneSociété en commandite4

La forme est celle qu'indiquent l'abréviation de la raison sociale et la présentation des maisons elles-mêmes. Les statuts inscrits au registre du commerce restent la source qui détermine, pour chaque établissement, quels associés sont indéfiniment responsables. Les catégories FINMA vont de 1 à 5 et fixent l'intensité de la surveillance selon l'impact potentiel de l'établissement; elles ne mesurent ni la qualité du service, ni la performance, ni la solidité future. Leurs seuils sont détaillés dans le dossier sur le registre FINMA. Les villes sont données en français; le document FINMA affiche Basel, Genève, Zürich et Luzern.

La responsabilité illimitée : ce qu'elle couvre exactement

La formule « les associés engagent leur fortune personnelle » est exacte mais trop courte pour être utile. Le contenu juridique est dans le code des obligations, et il comporte des conditions.

RègleContenuBase légale
ÉtendueLes associés répondent des engagements de la société solidairement et sur tous leurs biens. Une convention contraire entre associés est sans effet à l'égard des tiers.Art. 568 al. 1 et 2 CO
SubsidiaritéUn associé ne peut être recherché personnellement pour une dette sociale que s'il est en faillite, ou si la société est dissoute, ou si les poursuites contre elle sont restées infructueuses.Art. 568 al. 3 CO, art. 604 CO
Ordre de désintéressementLes créanciers de la banque sont payés sur l'actif social à l'exclusion des créanciers personnels des associés.Art. 570 al. 1 CO
Indépendance des faillitesLa faillite de la société n'entraîne pas celle des associés, et la faillite d'un associé n'entraîne pas celle de la société.Art. 571 al. 1 et 2 CO
Associé entrantCelui qui entre dans la société répond des dettes déjà existantes, solidairement et sur tous ses biens.Art. 569 al. 1 CO
Qualité des associésLes associés indéfiniment responsables ne peuvent être que des personnes physiques. Les commanditaires peuvent être des personnes morales.Art. 594 al. 2 CO
DirectionDans une commandite par actions, les associés indéfiniment responsables forment l'administration, leurs noms figurent dans les statuts, et aucun changement parmi eux ne peut intervenir sans modification des statuts.Art. 765 al. 1 et 3 CO
Responsabilité civileLa responsabilité civile des banquiers privés relève du CO. Les règles du droit de la société anonyme applicables aux autres banques ne les visent pas.Art. 38 al. 1 LB

Trois conséquences méritent d'être retenues avant d'en tirer une conclusion sur la sécurité d'un dépôt.

La responsabilité est subsidiaire. Le patrimoine des associés n'est pas une caisse de secours mobilisable dès la première difficulté : il faut la dissolution de la banque, sa faillite ou des poursuites restées sans résultat. Un client qui conteste une opération n'a donc pas un accès direct à la fortune d'un associé; il a d'abord une créance contre la banque.

Tous les associés ne sont pas indéfiniment responsables. Dans une société en commandite, les commanditaires ne répondent qu'à concurrence de leur apport. Plusieurs maisons distinguent d'ailleurs explicitement leurs associés gérants de leurs associés commanditaires dans leur propre présentation. Le nombre de personnes réellement engagées sur leur fortune est donc plus petit que le nombre total de partenaires affichés.

Enfin, la fortune personnelle d'un associé n'est ni publiée, ni auditée, ni garantie dans le temps. Elle ne se compare pas à un ratio de fonds propres. Elle constitue un dispositif d'alignement des incitations, ce que les maisons elles-mêmes mettent en avant, plutôt qu'un coussin de capital mesurable par le client.

Le point le plus contre-intuitif : pas d'obligation de publier les comptes

L'art. 6a al. 1 LB rend le rapport de gestion accessible au public. L'al. 3 écarte cette obligation pour les banquiers privés qui ne font pas appel au public pour obtenir des dépôts de fonds. Or, selon la Banque nationale suisse, il n'existe plus depuis 2002 que des banquiers privés de cette seconde catégorie, et la BNS précise qu'ils ne sont tenus de publier ni comptes annuels ni bilans intermédiaires.

La conséquence pratique est nette : les établissements dont les propriétaires sont les plus exposés personnellement sont aussi ceux dont le lecteur dispose du moins de comptes normalisés. Ce qui circule à leur sujet provient de leur communication volontaire, avec des dates de référence, des périmètres et des définitions qui leur appartiennent.

La réserve de l'art. 6a al. 3 LB renvoie à l'art. 958e al. 2 CO, qui permet notamment aux créanciers justifiant d'un intérêt digne de protection d'exiger la consultation des comptes. La dispense de publicité générale n'est donc pas un secret absolu.

Ce que chaque maison publie d'elle-même

Le tableau ci-dessous regroupe les indications que les cinq maisons publient sur leurs propres sites. Ces données ne sont pas comparables ligne à ligne : les dates de référence diffèrent, les périmètres aussi, certaines valeurs concernent un groupe et d'autres l'établissement bancaire seul, et aucune ne provient d'un jeu de comptes publiés selon un format commun.

Indications publiées par chaque établissement sur son propre site, relevées le 9 septembre 2026. Grille de lecture identique pour les cinq maisons; une case vide signale que l'établissement ne publie pas l'information.
MaisonOrigine indiquéeImplantationsEffectif publiéAvoirs de clients publiésIndicateur de capital publié
Baumann & CieFondée en 1920 sous le nom Ed Greutert & Cie, renommée H. Sturzenegger & Cie en 1940, puis Baumann & Cie, Banquiers en 1984Bâle, Zurich (2009), Olten (2016)61 collaborateursNon publiésFonds propres de CHF 129,5 millions, ratio de levier simplifié de 23,7 %, résultat 2025 de CHF 17,7 millions, ratio charges sur produits de 68,7 %
Bordier & CieActivité depuis 1844, direction par la cinquième génération de la famille fondatriceSuisse, France, Royaume-Uni, Singapour, Uruguay, Turks-et-CaicosNon publiéNon publiésRatio CET1 annoncé supérieur à 35 %, soit environ trois fois l'exigence réglementaire selon la banque, et ratio de liquidité présenté comme quatre à quinze fois supérieur à l'exigence
E. Gutzwiller & CieFondée en 1886 par Carl Gutzwiller, membre fondateur de la Bourse de Bâle la même annéeBâle et GenèveNon publiéNon publiésNon publié
Rahn+Bodmer Co.Maison remontant à 1750, nom actuel depuis 1917, quatrième et cinquième générations des familles associéesZurich191 collaborateursCHF 18,5 milliards au 30 juin 2026, dont 73 % de clients domiciliés en Suisse ou au LiechtensteinFonds propres annoncés supérieurs à CHF 200 millions
Reichmuth & Co.Se présente comme le plus récent banquier privé suisse à responsabilité illimitée, avec trente ans d'activitéLucerne, Zurich, Saint-Gall, Munich, DüsseldorfPlus de 170 collaborateursPlus de CHF 17 milliardsNon publié

Chiffres repris tels que publiés par les établissements concernés, sans retraitement. Le tableau est une compilation de communication d'entreprise : il documente ce que chaque maison choisit de rendre public, pas une situation financière vérifiée par un tiers. Les implantations de Reichmuth et de Bordier incluent des sociétés du groupe qui ne sont pas la banque suisse elle-même.

Le seul enseignement solide de cette grille est l'inégalité de la transparence volontaire. Deux maisons publient des avoirs de clients, deux publient un indicateur de capital, une seule publie un résultat annuel chiffré, et une ne publie aucun élément financier. Un candidat qui veut comparer sur des bases homogènes devra demander les chiffres par écrit, ce qui est possible dans une relation précontractuelle même si la publication générale n'est pas obligatoire.

Pourquoi ils ne sont plus que cinq

La catégorie s'est vidée par changement de forme juridique, pas par faillites. La BNS documente précisément l'épisode décisif : au 1er janvier 2014, Mirabaud & Cie SA, Banque Pictet & Cie SA, Banque Lombard Odier & Cie SA et Banque La Roche & Co SA, jusque-là des sociétés en commandite, sont devenues des sociétés anonymes et ont été transférées de la catégorie des banquiers privés vers celle des banques boursières.

L'effet statistique est massif. La somme des bilans de ces quatre établissements atteignait 56,5 milliards de francs en 2014, soit environ 27 % de la catégorie des banques boursières. Après les transferts, la somme des bilans de tous les banquiers privés restants s'établissait à 7,4 milliards de francs. Le tableau des établissements de la même publication montre la catégorie 8.00 passant de 11 unités en début d'exercice à 7 en fin d'exercice.

Ces quatre maisons n'ont pas cessé d'exister ni de faire de la gestion de fortune. Elles ont cessé d'être des banquiers privés au sens de la loi sur les banques, parce que leurs associés ne répondent plus personnellement des engagements de l'établissement. C'est exactement pour représenter ce nouvel ensemble qu'a été créée début 2014 l'Association de Banques Privées Suisses, distincte de l'association des banquiers privés.

Un autre cas illustre la même mécanique de fond : Landolt & Cie a été acquise puis fusionnée avec ODDO BHF (Suisse) SA en 2021. La liste FINMA de 2026 contient ODDO BHF (Schweiz) AG, pas Landolt & Cie sous son ancien nom.

Deux associations qu'il ne faut pas confondre

OrganisationPérimètreMembres
Association des Banquiers Privés Suisses, fondée en 1934Maisons répondant au statut de banquier privé et titulaires de la marque collective déposée en 1997.Cinq : Baumann & Cie, Bordier & Cie, E. Gutzwiller & Cie, Rahn+Bodmer Co. et Reichmuth & Co.
Association de Banques Privées Suisses, créée début 2014Banques suisses en mains privées et non cotées, actives principalement dans la gestion de fortune privée ou institutionnelle.Sept banques. Quatre sont aussi des banquiers privés : Bordier, E. Gutzwiller, Rahn+Bodmer et Reichmuth. Les trois autres, Banque Lombard Odier & Cie SA, Mirabaud & Cie SA et Banque Pictet & Cie SA, sont des sociétés anonymes détenues par des sociétés en commandite par actions.

Baumann & Cie appartient à la première association et non à la seconde. Une adhésion associative n'est ni une autorisation réglementaire, ni une notation de crédit, ni une recommandation. La vérification qui compte porte sur la raison sociale exacte figurant sur la liste FINMA.

Ce que la responsabilité illimitée change et ne change pas pour un déposant

Sur la protection des dépôts, elle ne change rien. Les cinq maisons sont affiliées à esisuisse comme toutes les banques autorisées en Suisse, et le privilège de 100 000 francs par client et par banque s'applique de la même façon. Les titres déposés suivent le régime de la distraction, indépendant de la forme juridique de la banque. Le détail de ces mécanismes est traité dans le dossier sur la faillite d'une banque suisse et le sort des avoirs.

Sur la surveillance, elle ne change rien non plus. Les cinq établissements sont soumis à la loi sur les banques, aux règles de comportement de la LSFin et aux exigences de fonds propres comme n'importe quelle autre banque. Trois figurent en catégorie FINMA 4 et deux en catégorie 5, ce qui reflète leur taille et non leur qualité.

Ce qu'elle change se situe ailleurs. Elle rend une partie du patrimoine des dirigeants dépendante des décisions de risque qu'ils prennent, elle rend les changements de propriétaire lents et visibles puisqu'un associé entrant reprend les dettes existantes, et elle limite de fait l'appétit pour les activités à bilan lourd. C'est un facteur de gouvernance, à évaluer avec les mêmes questions de coût, de mandat et de rapport de performance que pour tout autre établissement. Les critères de comparaison figurent dans le dossier sur le coût total du private banking.

Quatre idées reçues

« Un banquier privé n'investit que son propre argent. » Faux. Comme toute banque, il reçoit des dépôts, exécute des opérations et a des créanciers. Ce qui est propre au statut, c'est l'engagement personnel d'associés, pas l'absence de fonds de tiers.

« La responsabilité illimitée vaut mieux qu'une garantie des dépôts. » Les deux ne jouent pas au même moment ni au même rang. La garantie esisuisse porte sur les dépôts privilégiés jusqu'à 100 000 francs et intervient selon une procédure définie. La responsabilité des associés suppose une dissolution, une faillite ou des poursuites infructueuses, et porte sur un patrimoine dont l'étendue n'est pas publique.

« Toutes les banques privées suisses sont des banquiers privés. » Non. La grande majorité des établissements qui proposent du private banking sont des sociétés anonymes. Le panorama complet figure sur la page consacrée aux banques privées en Suisse.

« Le statut garantit une meilleure performance ou des frais plus bas. » Aucune donnée publique ne permet de l'affirmer. Ces maisons ne publient ni performance de mandat comparable ni tarification agrégée, et la question du choix entre types de prestataires se traite sur les critères développés dans le dossier banque privée ou gestionnaire indépendant.

Vérifier la liste au moment de votre décision

  1. Ouvrir la liste FINMA des banques et maisons de titres autorisées et y chercher la raison sociale exacte, avec son siège et son type d'agrément.
  2. Contrôler séparément l'appartenance annoncée à l'une ou l'autre des deux associations, sur le site de l'association concernée.
  3. Consulter le registre du commerce du canton du siège pour identifier les associés indéfiniment responsables et distinguer les commanditaires.
  4. Demander par écrit les chiffres de fonds propres, de liquidité et de résultat que l'établissement ne publie pas, ainsi que leur date de référence. Les indicateurs à réclamer et leur signification sont détaillés dans le dossier sur l'évaluation de la solidité d'une banque privée.
  5. Ne déduire du statut aucune performance, aucune tarification et aucune couverture transfrontalière particulière.

Sources principales

Portée du guide : information générale, sans recommandation de banque, de produit ni conseil juridique, fiscal ou d’investissement personnalisé.