Comparer les fonds propres publiés de quatre banques suisses

Quatre banques suisses ont publié leur tableau KM1 arrêté au 30 juin 2026 : la Banque Cantonale Vaudoise, la Banque Cantonale de Genève, Vontobel et Edmond de Rothschild (Suisse). Même date de référence, même format imposé, mêmes numéros de ligne. C'est la seule configuration dans laquelle des chiffres de solidité de banques différentes deviennent réellement comparables, et elle révèle aussitôt que le ratio le plus élevé n'est pas le chiffre le plus intéressant.

Ce que montre la comparaison : les quatre maisons dépassent largement leur exigence, mais l'exigence elle-même varie de 12,0 % à 14,0 % du fait des volants anticycliques et d'une majoration propre à un établissement. Ce que le ratio cache : la densité de risque, c'est-à-dire la part du bilan qui entre dans le calcul, va du simple au double entre ces quatre banques. Le piège de lecture : comparer un ratio CET1 à un ratio de fonds propres globaux, ou un chiffre de tableau réglementaire à un chiffre de communiqué de presse.

La méthode de lecture du tableau et le sens de chaque ligne sont expliqués dans le dossier sur l'évaluation de la solidité d'une banque privée suisse. Cette page applique cette grille à des documents réels et montre ce que l'exercice apporte, et ce qu'il ne peut pas apporter.

Pourquoi ces quatre établissements et pas d'autres

Le critère de sélection est mécanique et n'implique aucune appréciation. Il fallait quatre conditions réunies simultanément : un tableau KM1 complet accessible publiquement sur le site de l'établissement, une date de référence identique, la même catégorie de surveillance FINMA, et un document en vigueur sous le régime de l'OPub-FINMA applicable depuis le 1er janvier 2025.

Bank Vontobel AG, Banque Cantonale de Genève, Banque Cantonale Vaudoise et Edmond de Rothschild (Suisse) S.A. figurent toutes les quatre en catégorie 3 sur la liste des banques et maisons de titres autorisées de la FINMA dans sa version du 11 septembre 2026, qui recense 278 entités dont 11 en voie de cessation d'activité. Pour Vontobel, le document publié porte sur Vontobel Holding AG, le niveau consolidé du groupe, ce qui est la règle de l'art. 9 al. 1 OPub-FINMA lorsque des exigences de fonds propres s'appliquent au groupe.

Plusieurs grands noms de la place genevoise sont absents de ce tableau pour une raison précise. Banque Pictet & Cie SA, Banque Lombard Odier & Cie SA et Union Bancaire Privée figurent elles aussi en catégorie 3, Mirabaud & Cie SA en catégorie 4, mais leurs chiffres les plus récents circulent sous forme de communiqués de résultats et non de tableau KM1 daté du 30 juin 2026. Ces chiffres sont traités plus bas, séparément, parce qu'ils ne relèvent pas du même régime de preuve.

Les quatre tableaux côte à côte

Les valeurs ci-dessous sont reprises sans retraitement du tableau KM1 de chaque publication, au niveau consolidé, avec le numéro de ligne d'origine. La colonne des exigences correspond à la ligne 12e, c'est-à-dire au ratio-cible de capital total selon l'annexe 8 de l'OFR majoré des volants anticycliques des art. 44 et 44a OFR.

Tableaux KM1 consolidés au 30 juin 2026, lignes 5, 7, 12e, 14, 17 et 20. Sources : publications prudentielles respectives, liens en fin de page.
Ligne KM1BCVBCGEVontobelEdmond de Rothschild (Suisse)
5 : ratio CET117,6 %15,8 %23,0 %19,1 %
7 : ratio de fonds propres totaux17,8 %16,5 %28,0 %19,4 %
12e : exigence selon annexe 8 OFR, volants anticycliques compris13,0 %12,7 %12,2 %12,0 %
12b : volants anticycliques1,0 %0,7 %0,2 %0,02 %
14 : ratio de levier5,3 %6,7 %4,8 %6,1 %
17 : LCR133 %170 %150,2 %177,2 %
20 : NSFR120 %138 %121,7 %168,0 %

La BCV signale en outre, sous son tableau, des fonds propres supplémentaires de 1,0 % exigés par la FINMA au titre de l'art. 45 OFR, en raison du contexte de taux bas et de son exposition au risque de taux telle que calculée par l'autorité. Son exigence totale s'élève donc à 14,0 % et non à 13,0 %. Cette majoration individuelle n'apparaît pas dans la ligne 12e, ce qui suffit à fausser une comparaison rapide si l'on s'arrête à cette ligne.

L'écart réel à l'exigence

Rapporté à l'exigence propre à chaque maison, l'ordre apparent du tableau se déplace. La BCV et la BCGE, dont les ratios bruts diffèrent de 1,3 point, disposent en réalité de la même marge.

Écart entre le ratio de fonds propres totaux publié et l'exigence applicable, en points de pourcentage. Calcul de l'auteur à partir des lignes 7 et 12e, majoration art. 45 OFR incluse pour la BCV.
ÉtablissementRatio publiéExigence applicableÉcart
BCV17,8 %14,0 %3,8 points
BCGE16,5 %12,7 %3,8 points
Edmond de Rothschild (Suisse)19,4 %12,0 %7,4 points
Vontobel28,0 %12,2 %15,8 points

Un écart plus large n'est pas en soi une meilleure gestion. Il traduit d'abord un modèle d'affaires différent. Une banque cantonale porte un portefeuille hypothécaire et des crédits aux entreprises qui consomment mécaniquement des fonds propres ; un établissement dont le revenu vient principalement des commissions de gestion en consomme beaucoup moins pour un bilan comparable. Le reste de la page cherche à mesurer cette différence plutôt qu'à la commenter.

La densité de risque, chiffre absent des communiqués

Le ratio CET1 est une fraction dont le dénominateur, les actifs pondérés en fonction des risques, dépend du profil de la banque. Deux établissements de même taille de bilan peuvent afficher des RWA très différents. Le rapport entre les RWA de la ligne 4 et l'engagement total du ratio de levier de la ligne 13 donne une mesure directe de cet effet : c'est la part du bilan élargi qui entre effectivement dans le calcul des exigences pondérées.

Densité de risque calculée par l'auteur : ligne 4 du KM1 divisée par ligne 13, valeurs consolidées au 30 juin 2026.
ÉtablissementRWA (ligne 4)Engagement total (ligne 13)Densité
BCGE15 853 millions37 701 millions42,1 %
Edmond de Rothschild (Suisse)5 956 millions18 758 millions31,7 %
BCV20 166 millions66 594 millions30,3 %
Vontobel6 514 millions37 985 millions17,1 %

Vontobel présente à la fois le ratio CET1 le plus élevé du groupe et le ratio de levier le plus bas. Ce n'est pas une contradiction : avec une densité de 17,1 %, une même dotation en capital couvre une base pondérée nettement plus étroite, donc un ratio pondéré plus haut, tandis que le ratio de levier, qui ignore la pondération, reste modeste. C'est exactement la raison d'être du ratio de levier dans le dispositif de Bâle, et la raison pour laquelle les deux chiffres doivent être lus ensemble.

CET1 n'est pas Tier 1, et Tier 1 n'est pas le total

Trois des quatre établissements affichent un ratio CET1 identique à leur ratio Tier 1, signe qu'ils n'ont pas d'instruments AT1 en circulation. Vontobel fait exception, avec un écart de 5 points entre 23,0 % et 28,0 % qui correspond à environ 323 millions de francs de fonds propres additionnels de catégorie 1. La BCGE présente un écart de 0,7 point entre son CET1 et son ratio global, qui provient de fonds propres complémentaires T2 pour environ 104 millions, dont un emprunt intégralement amorti au 30 juin 2026 en raison de son échéance de 2027.

La distinction compte parce que les qualités de capital ne se valent pas en cas de difficulté. Le CET1 absorbe les pertes en continuité d'exploitation. Les instruments AT1 absorbent selon des mécanismes contractuels de déclenchement, et les T2 n'interviennent en principe qu'en liquidation ou en résolution. Un lecteur qui compare un ratio global de 28 % à un ratio CET1 de 15,8 % compare deux grandeurs de nature différente. Les conséquences concrètes de ces rangs sont détaillées dans le dossier sur ce que deviennent les avoirs en cas de faillite d'une banque suisse.

Les volants anticycliques expliquent l'essentiel de l'écart d'exigence

L'annexe 8 de l'OFR fixe pour une banque de catégorie 3 un ratio-cible de fonds propres globaux de 12,0 %. Les quatre établissements partent donc du même socle. Les exigences publiées diffèrent parce que la ligne 12b ajoute les volants anticycliques des art. 44 et 44a OFR, et ces volants ne portent pas sur l'ensemble du bilan.

Le volant de l'art. 44 vise les positions garanties par des gages immobiliers sur des objets d'habitation situés en Suisse. Une banque cantonale dont le portefeuille hypothécaire domestique constitue le cœur de l'activité supporte donc une majoration bien plus élevée qu'un établissement de gestion de fortune. L'échelle observée le montre directement : 1,0 % pour la BCV, 0,7 % pour la BCGE, 0,2 % pour Vontobel et 0,02 % pour Edmond de Rothschild (Suisse). Un même pourcentage de volant appliqué à toutes les banques donnerait une lecture fausse.

Ce que les communiqués de résultats disent et ne disent pas

Plusieurs maisons de la place publient des ratios dans leurs communiqués sans tableau KM1 daté du 30 juin 2026 accessible au public. Ces chiffres sont utiles, mais ils n'ont ni la même date, ni le même périmètre, ni le même format, et ils ne sont pas présentés ligne par ligne avec leur exigence en regard.

Chiffres issus des communications d'entreprise, arrêtés au 31 décembre 2025. Grandeurs hétérogènes, non comparables ligne à ligne avec le tableau KM1 ci-dessus.
ÉtablissementIndicateur communiquéValeurNature du document
Groupe PictetRatio de fonds propres totaux, LCR, fonds propres21,6 %, 191 %, CHF 3,28 milliardsCommuniqué de résultats non audités du 10 février 2026
Groupe Lombard OdierRatio CET133 %Communiqué de résultats annuels du 19 février 2026
Union Bancaire PrivéeRatio Tier 1, LCR23,1 %, 276,4 %Communiqué de résultats annuels 2025
Groupe MirabaudRatio CET1, LCR22,8 %, 218 %Communiqué de résultats non audités du 20 mars 2026

Trois précautions s'imposent avec ces valeurs. Elles portent sur le 31 décembre 2025 et non sur le 30 juin 2026, soit un semestre d'écart avec le premier tableau. Elles mêlent des indicateurs de rangs différents, un ratio de fonds propres totaux pour Pictet, un CET1 pour Lombard Odier et Mirabaud, un Tier 1 pour l'UBP, ce qui interdit de les aligner dans une même colonne. Plusieurs sont explicitement présentées comme non auditées par les établissements eux-mêmes. Le communiqué de Pictet précise par ailleurs un seuil FINMA de 12 %, cohérent avec l'annexe 8 OFR pour la catégorie 3.

Le cas des cinq banquiers privés est encore différent : l'art. 2 al. 3 let. a OPub-FINMA les place hors du champ de l'obligation de publication, de sorte qu'aucun tableau KM1 n'existe pour eux. Leur situation juridique est traitée dans le dossier consacré aux banquiers privés suisses.

Refaire les calculs soi-même

Les trois vérifications ci-dessous demandent une calculatrice et cinq minutes. Elles permettent de contrôler qu'un document est cohérent avant d'en tirer la moindre conclusion.

  1. Le ratio CET1 publié. Divisez la ligne 1 par la ligne 4. Pour la BCGE au 30 juin 2026 : 2 509 131 divisé par 15 853 440 donne 15,83 %, soit la ligne 5 publiée à 15,8 %. Pour Vontobel : 1 498 347 divisé par 6 514 193 donne 23,00 %, soit exactement la ligne 5.
  2. Le ratio de levier. Divisez la ligne 2, les fonds propres de base, par la ligne 13, l'engagement total. Pour la BCV : 3 558 divisé par 66 594 donne 5,34 %, soit la ligne 14 publiée à 5,3 %. Le numérateur est bien le Tier 1 et non le CET1, ce qui explique le 4,8 % de Vontobel malgré un CET1 de 23,0 %.
  3. La cohérence de l'exigence. Additionnez 8,0 % au titre de l'art. 42 OFR, le volant de la ligne 12a selon l'annexe 8 et le volant anticyclique de la ligne 12b. Pour la BCGE : 8,0 plus 4,0 plus 0,7 donne 12,7 %, soit la ligne 12e. Si le résultat ne tombe pas juste, cherchez une majoration individuelle au titre de l'art. 45 OFR, comme celle de 1,0 % signalée par la BCV.

Si les trois vérifications passent, le document est interne cohérent. Cela ne dit rien de la qualité du portefeuille sous-jacent, qui relève du tableau OV1 et des annexes de risque de crédit.

Cinq erreurs de comparaison

Classer les banques par ratio brut. Un ratio de 28,0 % et un ratio de 16,5 % renvoient à des exigences de 12,2 % et 12,7 % et à des densités de risque de 17,1 % et 42,1 %. Les deux nombres ne mesurent pas la même chose sur la même base.

Mélanger les dates de référence. Un ratio au 31 décembre 2025 et un ratio au 30 juin 2026 sont séparés par un semestre de résultats, de distributions et de variations de RWA. Le ratio de fonds propres de la BCGE est passé de 16,9 % à 16,5 % sur ce seul semestre, la banque attribuant l'essentiel du mouvement aux risques de crédit et l'effet inverse à la prise en compte du résultat semestriel.

Confondre maison mère et périmètre consolidé. La BCGE publie les deux : 15,5 % de ratio CET1 au niveau de la maison mère contre 15,8 % au niveau consolidé au 30 juin 2026. L'écart est modeste ici, il ne l'est pas partout.

Prendre un LCR élevé pour une performance. Le LCR de 177,2 % d'Edmond de Rothschild (Suisse) et celui de 133 % de la BCV décrivent deux structures de bilan, pas deux niveaux de compétence. Une banque de dépôts et de crédits transforme les échéances par construction ; une banque de gestion en transforme peu.

Traiter le respect d'une exigence comme une garantie. Toutes les valeurs de cette page dépassent les minimums légaux. Une défaillance bancaire procède le plus souvent d'une perte de confiance et d'une sortie rapide des dépôts, pas d'un ratio insuffisant la veille. Les mécanismes de protection applicables, et leurs limites, sont traités dans le dossier sur la faillite d'une banque suisse.

Rythme de publication et fraîcheur des chiffres

La périodicité n'est pas uniforme. Edmond de Rothschild (Suisse) indique publier semestriellement, dans un délai de deux mois après le bouclement du semestre et de quatre mois après le bouclement annuel, conformément à l'art. 14 OPub-FINMA. La BCGE relève de l'annexe 1 ch. 2.4 de l'ordonnance, qui impose en principe une publication trimestrielle, mais autorise une publication semestrielle pour un établissement qui ne publie pas d'informations financières trimestrielles, ce qui est son cas.

En pratique, les documents du 30 juin sont mis en ligne entre la mi-août et la fin août. Le rapport de la BCV porte la mention du 20 août 2026. Un chiffre de plus de neuf mois doit être considéré comme dépassé et remplacé par la publication suivante, ou demandé par écrit à l'établissement avec sa date de référence. La liste officielle où vérifier l'agrément et la catégorie de surveillance de chaque établissement est décrite dans le dossier sur le registre FINMA des banques suisses.

Ce que cette page ne tranche pas

Aucun classement ne figure ici et aucun des quatre établissements n'est présenté comme préférable à un autre. Les tableaux servent à montrer une méthode de lecture sur des documents publics vérifiables, non à orienter un choix. Un seuil de ratio ne constitue pas un critère de sélection : les critères qui comptent pour un mandat sont examinés dans le dossier sur le choix d'une banque privée.

Les chiffres présentés sont ceux que les établissements publient, sans retraitement de la part de l'auteur hormis les trois calculs dont la méthode est indiquée en toutes lettres. Aucune estimation ne comble une case absente. Aucune notation d'agence n'est exploitée : ces notations reposent sur des méthodologies propriétaires qui ne se déduisent pas des chiffres réglementaires et n'engagent pas l'autorité de surveillance.

Sources principales

Portée du guide : information générale, sans recommandation de banque, de produit ni conseil juridique, fiscal ou d’investissement personnalisé.